[Dossier] YouTube, un tournant pour la vulgarisation scientifique ?

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Y a-t-il un « avant » et un « après » Youtube en vulgarisation scientifique ? Synthèse de notre enquête Sciences sur Youtube, réalisée avec Imène H. et Morgane G. et rédigée en Comic Sans pour le plaisir de vos yeux.

En France, les sciences ont débarqué sur Youtube en 2008 avec la chaîne Experimentboy. Ce mouvement de la vulgarisation en vidéos est si jeune qu’il a peu été étudié à ce jour. En réalité, « peut-on encore parler de vulgarisation scientifique ? » s’interroge Alexandre Moatti, chercheur en histoire des sciences.

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Les trois précurseurs de ce mouvement sont Dr Nozman, Experimentboy et Axolot. Depuis 2013, les chaînes Youtube et Dailymotion se sont multipliées comme des lapins. A leur tête, DrNozman (85 millions de vues) et e-penser (48 millions de vues). Des collectifs se sont montés, dont la Vidéothèque d’Alexandrie (chaînes culturelles) et Vidéosciences, collectif de vidéastes scientifiques fondé par Pierre Kerner. La plateforme agrège actuellement 88 chaînes Youtube (au 11 juin 2016).

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Une des caractéristiques de Youtube, c’est la starification de ses animateurs. Plus qu’un nouveau canal de vulgarisation, Youtube est un véritable phénomène de société. Des shows et conférences à guichet fermé, comme l’événement Vulgarizators en avril 2015, proposé par l’ENS Lyon. L’amphithéâtre de 500 places était comble et 200 à 300 personnes n’ont pas pu y entrer, bien qu’ils aient eu fait la queue depuis 8 h du matin. Un succès indéniable sur la Toile : l’engouement du public reflète l’augmentation du nombre de vidéos, de leur diversité et de leur qualité, selon Pierre Kerner (son interview en vidéo).

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D’où notre question : Youtube est-il un tournant dans la vulgarisation scientifique ?

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Tout d’abord, étudions les spécificités de ce média pour la vulgarisation.

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Premier atout, Youtube (à l’instar d’autres prestataires de vidéos en ligne, tels que Dailymotion ou Vimeo) est gratuit et accessible sur différents terminaux (ordinateur, smartphone, tablette…). Le visionnage des vidéos est illimité. Les vidéos peuvent donc être vues et revues, n’importe quand et n’importe où. « L’intérêt des vidéos, c’est aussi de pouvoir les arrêter quand on veut », nous a expliqué Dimitri Garcia (chaîne Bio Logique), Professeur agrégé à l’université. Utile pour bien saisir un passage complexe.

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De plus, « La vidéo permet des effets de mise en scène, de poser une atmosphère, de jouer avec le montage, avec la narration, note Patrick Baud (chaîne Axolot) dans une interview. Cela permet d’illustrer les histoires de manière plus complète. » Pour toucher un public plus large et jouer avec des outils différents des supports écrits ou radiophonique. L’occasion aussi de produire des animations didactiques pour appuyer le propos (à droite, dans une vidéo de Climen) ou humoristiques (chez dirtybiology, réalisées par Ayeah!). Un support résolument ludique : d’après Pierre Kerner (fondateur de Vidéosciences) interrogé en octobre 2015, sur 55 vidéastes alors agrégés sur Vidéosciences, « une trentaine d’entre eux utilisaient régulièrement l’humour comme un outil de communication sur leurs vidéos ». Autre moyen de vulgariser de manière ludique, Micmaths propose des jeux et des défis en vidéo.

Les vidéastes apprécient particulièrement le « lien qui se crée avec le public en face caméra » (David Louapre, Science étonnante ; voir notre interview réalisée fin 2015), mais aussi le potentiel du support pour communiquer une émotion. « C’est beaucoup plus simple de se connecter émotionnellement avec les gens par la vidéo, analyse Léo Grasset (dirtybiology) dans une interview à Vulgarizators 2015. Tu mets un bout de piano triste et tu mets les gens en position latérale de sécurité. »

Un nouveau média qui entraîne aussi l’apparition de ses propres codes, ses références à la pop culture (mèmes, lolcats, pokémons, clins d’œil geeks), par l’emploi d’un langage parlé ou par « des clins d’œil endogènes devenus « marque de fabrique » de la chaîne en question », note Alexandre Moatti. En cela, nous estimons que Youtube permet une véritable « swaggification » des sciences. D’après le chercheur, cette pratique qui sous-tend le discours et le rend attractif renforce « l’aspect de proximité avec le public, et d’identification possible ».

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Autre caractéristique intrinsèque de ce média de vulgarisation, son interactivité. Il est intrinsèquement horizontal ; autrement dit, aucune hiérarchie n’existe a priori entre les différents vidéastes scientifiques. Ni hiérarchie, ni concurrence, nous a affirmé David Louapre, créateur et animateur de la chaîne Science étonnante, dans une interview accordée fin 2015 :

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Horizontal aussi entre émetteurs et récepteurs du contenu, comme l’ont analysé La Tronche en Biais et Léo Grasset dans une émission pour Radio Campus Lorraine en novembre 2015. Le lien entre vidéastes et internautes peut être d’ordre économique (les internautes peuvent soutenir financièrement un vidéaste via sa page Tipeee ou une campagne de financement participatif, par exemple celle du vidéaste Droupix en 2015). Le lien prend aussi la forme d’un soutien moral (via les commentaires, les réseaux sociaux ou les rencontres en personne lors d’événements). Youtube établit même une proximité artificielle entre public et vidéastes qui peut dérouter ces derniers, note Léo Grasset. Enfin, cette relation particulière peut aider le vidéaste à améliorer son contenu voire l’aider à le construire. A l’instar de l’initiative « Let’s Play Science », une série de vidéos dans laquelle le créateur de Dirty Biology pose une question à son public et compile les réponses dans une vidéo, sous forme d’un raisonnement logique à plusieurs têtes. Citons aussi les formats « La pastille de Mendax » et « Le point dans la Tronche » de la chaîne zététique La Tronche en Biais, des vidéos dans lesquelles les animateurs se penchent sur des éléments développés précédemment mais mal compris par les internautes ou nécessitant des éclaircissements.

Cette horizontalité distingue Youtube des autres supports de vulgarisation, en créant un web participatif, note Alexandre Moatti. Dans une interview disponible sur le blog, il développe : « La vulgarisation sur Youtube tend à échapper aux canons de cette “vulgarisation scientifique” qui depuis le milieu du XIXe s. est en grande partie “top-down” (du diffuseur vers ses auditeurs) – et j’inclus dans cette dernière les blogs de sciences (ceux du Web 2.0, à partir de 2005, comme le Café des sciences). »

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Youtube semble occuper une niche laissée vacante : la vulgarisation pour les jeunes adultes. Ce média séduit particulièrement un public âgé de 18 et 34 ans, d’après un sondage que nous avons effectué auprès de la communauté Vidéosciences fin 2015. Ce qui tombe plutôt bien, puisque les vidéastes que nous avons interrogés dans le cadre de notre enquête s’adressent à un public doté d’un niveau scientifique de lycée. L’audience des vidéastes scientifiques est majoritairement française. Curiosité : les Québécois ne semblent représenter qu’une minorité de l’audience du Youtube scientifique francophone. Et ce, malgré la proximité du Québec avec les Etats-Unis, précurseurs de la vulgarisation scientifique sur Youtube (citons par exemple les chaînes anglophones SciShow, Vsauce, Physics Girl, Veritasium ou Smarter Everyday). Autre élément marquant : l’audience surtout masculine (à 80 %), et le constat suivant : la plupart des chaînes Youtube de sciences sont animées par des hommes. Une cocasserie source de questionnements, ici sur Mediumlà sur le blog de Florence Porcel ou encore là sur #3PS.

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Maintenant que nous avons caractérisé le média Youtube, il est temps de s’intéresser à ses limites dans le cadre de la diffusion scientifique.

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Première limite, la passivité de ce support (l’audience fournit peu d’efforts en consultant une vidéo). Ensuite, le bagage scientifique de l’audience peut être très varié. De fait, le niveau de vulgarisation adopté limitera potentiellement la compréhension d’une partie de l’audience (ce qui est également vrai avec d’autres supports, tels que les blogs ou les livres), d’autant plus que le public des vidéastes scientifiques est assez jeune.

Alexandre Moatti souligne également deux autres points délicats. D’une part, les faits énoncés sur Youtube peuvent parfois manquer d’objectivité.

La vulgarisation ‘classique’ se voulait la plus neutre possible – et même plus neutre que la science elle-même ne l’est réellement. La vulgarisation via les chaînes à succès Youtube est sans doute moins neutre : elle dépend de l’animateur, certes de son charisme, mais aussi de son choix de contenus, de sa vision de la science ou de l’histoire des sciences. C’est d’autant plus à souligner qu’il a un réel impact sur l’auditeur. – Alexandre Moatti, chercheur et historien des sciences

D’autre part, l’aspect paradoxal de la vulgarisation sur Youtube : « le succès [d’une chaîne] est lié à l’animateur de la chaîne, non pour ses compétences scientifiques ou sa pratique de chercheur […] mais pour son aura, son humour, son charisme. » Ce qui nous amène directement au point suivant : les dérives. Comment s’assurer de la véracité des propos d’un vidéaste ?

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Le danger de la désinformation est d’autant plus réel que « n’importe qui peut ouvrir une chaîne Youtube », note Pierre Kerner, fondateur de Vidéosciences. Dès lors, quelle confiance accorder à un vidéaste scientifique ? Pour répondre à cette question, je vous renvoie vers mon billet de blog « Peut-on faire confiance aux Youtubeurs scientifiques ? », que je résume ci-après. Selon Acermendax (chaîne La Tronche En Biais), il est possible de « faire confiance à un vidéaste, comme à la télévision : c’est-à-dire sans excès ».

Pour Pierre Kerner, la caution de crédibilité des auteurs doit résider non pas dans leur CV, mais dans « le souci systématique de la transparence sur la manière dont on s’est assuré qu’on ne transmet pas de choses erronées ». Première étape : joindre ses sources à chaque vidéo. Au sein de Vidéosciences, elles sont souvent variées : contenu de cours, ouvrages, sites internet et publications scientifiques. « Après rédaction, on demande un avis éclairé à des personnes travaillant dans ces domaines, ajoute Acermendax. On a autour de nous des gens très compétents qui nous donnent un retour critique. »

Le retour critique, c’est justement le but d’un dispositif mis en place par Pierre Kerner dans cette chasse à l’erreur. Depuis avril 2015, les membres de Vidéosciences peuvent soumettre leurs scripts à des groupes thématiques d’experts et d’amateurs éclairés. Baptisée peervideoing, cette pratique est calquée sur la méthode de peer reviewing utilisée dans le monde de la recherche scientifique. Une pratique qui accroît encore davantage l’horizontalité de Youtube.

En règle générale, l’audience dispose de trois curseurs pour estimer la crédibilité d’une vidéo : la présence des sources, la preuve que la vidéo a fait l’objet d’un processus de peervideoing et la nature des commentaires sur Youtube. En ce sens, je propose un baromètre de la crédibilité d’une vidéo scientifique en fin de l’article dédié. Sur le thème des sources, voir aussi la table ronde « La vulgarisation scientifique sur internet » lors de la Nuit Originale en mai 2016, la vidéo « Les sources dans la vulgarisation » de Cygnification et son live, demain lundi 12 mai 2016, intitulé « Sources, sciences et vulgarisation dans les médias ».

Dans les faits, la caution de crédibilité « reconnue » des vidéastes leur vient souvent de leurs diplômes scientifiques ou leur métier, mais aussi d’initiatives diverses : publication de livres (comme Léo Grasset et son Coup de la Girafe, Bruce Benamran qui prend le temps d’e-penser, la BD d’Axolot ou David Louapre et son bison de Higgs) ou participation à des événements.

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Youtube est aussi en train de transcender les limites entre médias. Pour Pierre Kerner (interviewé en vidéo), « tout ce beau monde est en train de s’interpénétrer : des chaînes télé vont commencer à engager des vidéastes pour créer du contenu sur la télé et lancent aussi leurs chaînes Youtube. Pas tellement pour l’argent, mais peut-être pour drainer un public plus large et entamer un dialogue. » Youtube, contrairement à la télévision, offre la possibilité de générer du contenu viral et interactif. Le pouvoir du web, c’est aussi la raison pour laquelle médias et entreprises s’affichent désormais sur les réseaux sociaux. Cas d’école, L’Esprit sorcier (anciennement C’est pas sorcier) a négocié le virage du tout numérique en 2015, abandonnant le média télévisuel – levant au passage plus de 120 000 € par financement participatif.

Vidéosciences agrège ainsi des acteurs très différents : professionnels (scientifiques), journalistes et médias (comme La Tête Au Carré, l’émission scientifique de France Inter) ou des instituts tels que le Cnes.

A l’inverse, les vidéastes ne se cantonnent pas à Youtube : certains s’exportent sur d’autres médias, assurant des conférences ou des émissions de radio (La Tronche En Biais, Droupix), publiant des livres… ou se produisant sur les planches : Bruce Benamran assure même la première partie du spectacle d’Alexandre Astier L’Exoconférence.

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A notre avis, Youtube est un véritable tournant pour la vulgarisation scientifique car ce nouveau canal de diffusion démocratise l’accès aux sciences. Tania Louis, créatrice et animatrice de la chaîne Biologie Tout Compris, « pense qu’il y a une raison majeure au « boom » des Youtubeurs scientifiques : quand on a envie de partager la science, les vidéos sont un moyen qu’on peut employer seul chez soi, sans structure de soutien et sans financement (au moins au début). Ce n’est pas le cas des conférences, des ateliers expérimentaux etc. Le web (via les vidéos ou les blogs) « crée » des vocations parce qu’il facilite grandement leur mise en place à la base. Et comme en plus c’est un outil libre où on peut faire ce qu’on veut… jackpot !« 

Youtube instaure de nouveaux rapports horizontaux avec le public et s’introduit dans la niche vacante de la vulgarisation pour les jeunes adultes. La vulgarisation scientifique à la télévision devient en effet de plus en plus rare, avec la disparition de C’est pas sorcier et l’extinction programmée de l’émission On n’est pas que des cobayes. Youtube enrichit l’écosystème médiatique en complétant l’offre des autres supports de diffusion scientifique. De plus, comme le fait remarquer Léo Grasset dans un tweet, « Youtube a plus ou moins inventé le vulgarisateur pro indépendant en France« . L’évolution très rapide de ce média a surpris tout le monde. Que deviendra cet imprévisible phénomène dans le futur ? L’offre grandissante fera-t-elle naître une concurrence entre vidéastes ? En tout cas, après des débuts houleux, il semblerait que médias et institutions commencent à prendre conscience de l’ampleur du phénomène Youtube et de son potentiel en vulgarisation scientifique.

Remerciements

Cette enquête a été réalisée avec Imène H. et Morgane G. Mille mercis à Pierre Kerner, Climen, Dimitri Garcia, David Louapre, Alexandre Moatti, Acermendax d’avoir bien voulu s’entretenir avec nous. Merci à Tania Louis pour ses suggestions, à Scilabus, Florence Porcel, Dirty Biology, This Is Science, Xil’Cast, Scientifiste, La Science Dans La Fiction, Science4All, BoilingBrains, Science étonnante et Bio Logique de nous avoir communiqué leurs statistiques. Merci enfin à l’ensemble du collectif Vidéosciences.

Sources

Vidéo :
• 08/2015 Table ronde Vulgarizators
• 04/2015 Interview Vulgarizators
• 05/2015 Table ronde de Vidéosciences à Geekopolis : « Youtubeurs = profs 2.0 ? »
• 09/2015 émission de Radio Campus Lorraine, avec Dirty Biology et par La Tronche En Biais, sur « Youtube : média horizontal ? »

Audio :
• 10-2015 Micmaths chez Podcast Science
• 02-2015 e-penser chez Podcast Science

Texte :
• 09/2015 Interview de Léo Grasset aux Inrocks
• 01/2015 Interview de David Louapre chez Teknovore

En savoir plus :
20 question à David Louapre – Science Etonnante
20 questions à Pierre Kerner – Vidéosciences
20 questions à Clément Hartmann – Climen
Alexandre Moatti : « les animateurs Youtube scientifiques ont réussi à créer un web participatif »

Si vous avez aimé ce format d’article, je vous suggère de jeter un œil à ma présentation « Twitter et la communauté scientifique ».

Dernière mise à jour : 13/06/2016 à 20:22.

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