La légitimité des vidéastes scientifiques

La crédibilité des youtubeurs scientifiquesLe 7 avril, j’ai eu l’honneur de participer à la Journée d’étude du Cnam « Le dispositif audiovisuel comme vecteur de diffusion des savoirs scientifiques & techniques : histoire, crises & perspectives », en partenariat avec le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, l’Université Paris-Diderot et l’association ConnecTionS. J’y ai causé de la légitimité des vidéastes scientifiques. En attendant le replay, petit résumé pépouze de mon intervention (télécharger le PDF ici).

Ainsi donc, quelle légitimité pour les vidéastes scientifiques francophones indépendants du Café des Sciences ? Oui oui, ceux du Café des Sciences. Parce que d’une part, c’est le premier collectif de vulgarisateurs francophones en terme d’effectif (il regroupe pas moins de 78 vidéastes scientifiques sur plus de 170 membres à ce jour). Parce que d’autre part, il forme une communauté de pratiques (au sens d’Étienne Wenger), encore toute jeune, avec sa propre dynamique interne d’entraide et de réflexion commune, ce qui en fait un objet intéressant à décrire. Et que d’autre autre part, j’en suis membre depuis 2013, c’est bien commode puisque ça me permet de connaître ce milieu de l’intérieur et d’avoir à la fois un regard d’actrice et d’observatrice. Paf !

Figurez-vous qu’au fil de leur travail, les vidéastes disposent d’une série de mesures, mises en place spontanément au sein de cette communauté, pour encadrer leur pratique et limiter la propagation de fausses infos, en amont et en aval de la publication d’une vidéo. Et ces mesures ont un impact direct sur leur légitimité.

La légitimité des vidéastes scientifiques dépend de leur processus de création d'une vidéo : un processus encadré avant et après publication.
La légitimité des vidéastes scientifiques dépend de leur processus de création d’une vidéo : un processus encadré avant et après publication.

Vé les mesures en amont tout d’abord. Contrairement à une idée populaire, les vidéastes ne sont pas des « amateurs » en sciences : la plupart du temps, ils sont eux-mêmes scientifiques ! D’après un sondage réalisé par Tania Louis en 2016 auprès de 160 vidéastes vulgarisateurs dans et hors Café, plus des deux tiers des vidéastes scientifiques exercent dans un domaine d’activité professionnelle ou d’étude en lien avec la thématique de leurs vidéos. En d’autres termes, 72% des vidéastes vulgarisent dans ou à la lisière de leur champ de compétences.

Les membres du Café, sélectionnés pour leur sérieux scientifique

Ensuite, les membres du Café sont sélectionnés selon une série de critères avec en tête, le « sérieux scientifique ». Oui, car l’adhésion au Café des Sciences passe par un vote des membres. Ces derniers choisissent d’abord avec leurs tripes, mais peuvent aussi s’appuyer sur une grille de critères. Des critères déterminés par les membres eux-mêmes lors d’une consultation en 2016-2017. Voici ces critères, rangés par ordre d’importance :

Le sérieux scientifique : les informations présentées sont vraies, pas de pseudoscience… (5/5)
• Le français est intelligible (4,4/5)
Des références sont présentes (4,2/5)
• Le candidat est motivé pour rejoindre le Café (3,9/5)
Le candidat prend en compte les erreurs qu’on lui fait remarquer dans les commentaires (3,9/5)
• Pour les blogs : l’orthographe est correcte (3,8/5)
• La vulgarisation est accessible : rejet des blogs/chaînes trop austères, qui manquent de vulgarisation (3,5/5)
• Il est possible de laisser des commentaires (3,5/5)
• Pour un blog : l’apparence est correcte, pas de problèmes de mise en page, d’accessibilité (le caractère « agréable » à visiter) (3,2/5).
• Pour une chaîne : l’esthétique est correcte, le son aussi, etc… (3,2/5)

Par ailleurs, 8 fois sur 10, les vidéastes scientifiques indiquent leurs sources auprès de leurs vidéos, d’après une étude réalisée par moi-même (fuck yeah l’autocitation) pendant mon mémoire de fin d’études (échantillon : une trentaine de vidéos, une par chaîne étudiée). Non seulement ils indiquent leurs sources, mais la majorité d’entre eux considèrent qu’un vidéaste devrait citer ses sources, érigeant cette pratique à l’échelle de règle, de croyance normative, au sein de la communauté de pratiques (ça c’est la phrase à ressortir en dîner mondain pour avoir l’air snob, je vous l’offre, c’est cadeau). L’objectif : plus de transparence auprès du public, permettre à ce dernier de vérifier l’information par lui-même, mais aussi par honnêteté envers l’auteur de ces sources, entre autres motivations (je détaillerai ce cas dans un article dédié… un jour). Cette pratique est directement inspirée du monde de la recherche, dans l’espoir d’approcher la rigueur des chercheurs.

De plus, des experts interviennent parfois à différents stades du processus de création d’une vidéo : soit directement à l’écran lors d’une interview, soit « hors champ » lors de l’écriture ou de la relecture d’un script.

D’ailleurs, des groupes thématiques de revue par les pairs ont même été mis en place en 2015 au sein du Café. Une initiative de Pierre Kerner, blogueur-vidéaste (Strange Stuff And Funky Things), chercheur en biologie et vice-président du Café des Sciences de 2012 à 2017. Dans ces groupes, les vulgarisateurs peuvent poser des questions à des spécialistes et amateurs éclairés, ou demander une relecture de script. Un dispositif également calqué sur la méthode de peer review, à l’œuvre dans le monde académique.

L’encadrement des pratiques des vidéastes s’effectue également après la publication d’une vidéo. En effet, les membres du Café gardent un œil sur les productions de leurs confrères et n’hésitent pas à leur faire parvenir un retour critique lorsqu’ils voient passer une erreur. Si l’auteur n’est pas enclin à se remettre en question et exercer un regard critique sur son propre travail (ce qui est pourtant le 5ème critère de sélection le plus important aux yeux des Cafetiers), un membre peut aussi alerter l’ensemble de la communauté en interne, qui analysera plus en détail le contenu problématique. Dans le pire des cas, un membre peut se faire exclure de l’association.

Toutes ces pratiques apparues spontanément au sein de cette communauté de pratiques, et en particulier cette autorégulation par les pairs évoquée ci-dessus, ont pu voir le jour grâce à une caractéristique essentielle du média (et surtout grâce à l’usage qu’en font les vidéastes) : l’horizontalité du dispositif sociotechnique qu’est la plateforme YouTube. Les vidéastes font fi de la hiérarchie et de la verticalité que peuvent afficher certains autres supports (comme les documentaires ou les articles de presse traditionnels). Un vidéaste est sur un pied d’égalité avec ses pairs et son public. Ces derniers peuvent s’impliquer à différents niveaux dans le travail d’un vidéaste, sur le contenu éditorial (co-construction du savoir avec des formats spécifiques, comme les « Vrai ou Faux » de Dr Nozman ou les « Let’s Play Science » de Dirtybiology ; voir notre dossier Sciences sur YouTube de 2016), sa vérification (fact-checking), sa promotion ou son financement (financement participatif, achat de produits dérivés).

Alors bien entendu, ces mesures sont facultatives et basées sur le bon vouloir de chacun. De plus, personne n’est à l’abri d’une erreur malgré tous ces garde-fous… C’est pourquoi le Café des Sciences n’est pas, à mon sens, un label de fiabilité absolue. Mais toutes ces précautions permettent de faire néanmoins confiance aux vidéastes dans une certaine mesure, c’est-à-dire « sans excès », pour citer Acermendax (La Tronche en Biais) qui m’avait accordé une interview en 2015.

Des motivations variées

Motivations et valeurs des vidéastes scientifiques

Toutes ces mesures spontanées et ces pratiques d’autorégulation à l’œuvre au sein de cette communauté sont motivées par une série de raisons d’ordre plus ou moins idéologiques. Des valeurs, comme la réflexivité (recul sur son propre travail), l’humilité (avec l’idée que les vulgarisateurs ne sont qu’un maillon dans la chaîne de transmission de l’information, entre le monde de la recherche et la société), la transparence, l’honnêteté intellectuelle ou encore l’exemplarité, les vidéastes se sentant investis d’une responsabilité importante auprès du public. Ces pratiques s’inscrivent aussi dans un souci de transmettre au public les principes de la démarche scientifique, mais également de préserver la réputation de l’association, qui jouit d’une aura de respectabilité et de crédibilité auprès du grand public et des autres acteurs de la communication scientifique. Les vidéastes fournissent aussi ces efforts dans une quête de reconnaissance de leur métier émergent, qui peine à se faire une place dans le paysage de la communication scientifique (d’autant plus qu’ils se sont construits sans le soutien d’institutions, qui ont tardé à reconnaître leur existence).

Les facettes de la légitimité des vidéastes scientifiques

La légitimité des vidéastes scientifiques face au grand public, aux chercheurs, aux institutions et aux médias.
On a toujours besoin d’un diagramme de Venn, ça fait savant.

Donc les compétences scientifiques des vidéastes, alliées aux divers outils présentés plus haut et à l’auto-régulation des pratiques à l’œuvre au sein du Café des Sciences confèrent aux vidéastes scientifiques une certaine légitimité auprès du grand public, mais aussi du monde académique, dont beaucoup de vidéastes sont issus (ou du moins sont-ils familiers avec cette sphère). Les vulgarisateurs ont d’ailleurs emprunté aux chercheurs leur démarche et leur méthode (indication des sources et peer review).

Les vidéastes commencent à acquérir également une certaine reconnaissance auprès des institutions et des médias. Institutions tout d’abord, qui tissent de plus en plus de liens avec ces acteurs : l’EPFL ou encore la Faculté des Sciences d’Orsay ont embauché des vidéastes pour alimenter leurs chaînes institutionnelles ; Lê Nguyen Hoang (Science4All) raconte d’ailleurs son expérience personnelle dans une conférence en 2017. Des centres de culture scientifique (CCSTI) organisent des événements avec des vidéastes, leur commandent des vidéos ou les accueillent pour des conférences. Ainsi de La Casemate (Grenoble) ou de La Rotonde (Saint-Étienne) qui sont chacun dotés d’un studio vidéo ou MediaLab, ouvert notamment aux vidéastes (celui de La Rotonde a ainsi longtemps accueilli les vidéastes de la chaîne Balade mentale). Pour la Fête de la Science, le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation a sollicité pendant deux ans des vidéastes pour produire des vidéos dans des centres de recherche. Le Musée du Louvre ouvre régulièrement ses portes à des vidéastes de renom. Et plus récemment, en janvier 2018, le CNC a même créé un fonds « CNC Talent » qui propose jusqu’à 50 000 € aux vidéastes possédant au moins 50 000 abonnés (et jusqu’à 30 000 € pour ceux ayant au moins 10 000 abonnés).

Les médias aussi commencent à travailler de concert avec les vidéastes en tant qu’acteurs de la communication scientifique, et ne les considèrent plus seulement comme un phénomène de société à décrire ou faire découvrir. Ainsi de La méthode scientifique sur France Culture, qui invite régulièrement des vidéastes scientifiques à débattre de l’actualité aux côtés de journalistes. La chaîne Sciences et Vie Junior TV a également embauché des vidéastes, dont Dr Nozman, pour présenter un programme télévisuel. Enfin, j’ai la chance de produire actuellement des vidéos pour Sciences et Avenir en qualité de journaliste vidéaste (fuck yeah autopromotion).

Le syndrome de l’imposteur, meilleur ami du vidéaste

Curiosité de la nature, le vidéaste scientifique se sent rarement légitime malgré ce contexte plutôt favorable évoqué à l’instant. Le syndrome de l’imposteur est en effet très présent au sein de cette communauté, et il serait intéressant d’essayer de quantifier la fréquence de ce sentiment dans ce secteur, comparé à d’autres domaines (par exemple celui de l’art, des sciences ou de l’audiovisuel).

Mon humble avis (on entre donc dans la pure spéculation) : si une grande partie des vidéastes ont du mal à se sentir légitimes, c’est peut-être parce qu’ils se sont formés tout seuls comme des grands, et ont donc du mal à cerner leur propre valeur en comparaison avec les autres acteurs de la communication scientifique ? Peut-être aussi qu’ils figurent à l’interface entre plusieurs domaines (les sciences, la vulgarisation et l’audiovisuel) et que ce grand écart ne facilite pas l’estimation de leur propre valeur ?

D’autre part, j’ai pu remarquer pendant la préparation de mon mémoire qu’ils avaient tendance à se comparer aux chercheurs (ils essayent de faire preuve de la même rigueur qu’eux), alors qu’il ne leur vient pas à l’idée spontanément de se comparer aux autres acteurs de la communication scientifique comme les journalistes ou les documentaristes (à la limite aux médiateurs scientifiques). Or, c’est difficile de concilier la rigueur d’un chercheur et la simplification inévitable qui survient avec le processus de vulgarisation d’un savoir… Avec ces hautes attentes envers eux-mêmes et envers leurs pairs (cf. leurs exigences d’exemplarité évoquées plus haut), il leur est peut-être plus difficile d’atteindre en pratique cet idéal « utopique », d’où une mauvaise estime de leur propre travail ? Fin de la parenthèse, retournons aux faits 😉

Lutter contre la figure d’autorité grâce à l’esprit critique

Bref, les vidéastes ont accru leur légitimité auprès du public et des institutions grâce à leurs compétences scientifiques, leur démarche intellectuelle et les pratiques d’autorégulation mises en place spontanément au sein de cette communauté de pratiques qu’est le Café des Sciences. Toutefois, cette crédibilité laisse planer le spectre de la figure d’autorité et son effet de halo : si on a confiance en une personne, on a tendance à croire ce qu’elle nous dit. Et si elle nous disait des bêtises ? Pour se prémunir contre ce biais, une bonne partie des vidéastes encouragent leur public à user d’esprit critique, à consulter les sources de leurs vidéos et à se forger leur propre point de vue (la vidéo « Les OGM sont-ils nocifs ? » de Dirtybiology en est un bon exemple). Et à mon avis, c’est justement la présence de l’esprit critique dans le discours des vidéastes, associée à l’horizontalité du média, qui font toute la spécificité de cette forme de vulgarisation comparé à d’autres formes plus classiques et verticales de transmission des sciences, tels que le documentaire ou la presse traditionnelle.

Sources (en plus de celles citées dans le texte)

  • Wenger E, Communities of Practice: Learning, Meaning, and Identity, Cambridge University Press, 1998.
  • Tessier Léo, La participation du public dans les émissions de sciences francophones et indépendantes sur YouTube. Mémoire de Master 2 Journalisme, culture et communication scientifiques, Université Paris Diderot, 2016
  • Delattre Valentine. Quelles citations des sources chez les vidéastes scientifiques ? Mémoire de Master 2 Journalisme, culture et communication scientifique, Université Paris Diderot, 2017 (disponible sur demande)
  • Merci aux vidéastes du Café des Sciences (ex Vidéosciences) et en particulier à Aurélie, Charlotte et Armance de m’avoir accordé un entretien 🙂
  • Plus de références sur le sujet : http://sciencedecomptoir.cafe-sciences.org/ressources-youtube-videastes-scientifiques
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