La BD scientifique, entre rigueur et fantaisie

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Bande dessinée scientifique réalisée au cours d’un atelier BD/Sciences. (crédit : Stimuli)
Laurence Bordenave est médiatrice scientifique, scénariste de bandes dessinées et fondatrice du collectif Stimuli. Elle décrypte pour nous la BD scientifique, ses particularités, ses écueils et ses atouts.

Science de comptoir (SdC) : Quelles sont les spécificités de la BD scientifique ?
Laurence Bordenave (L.B.) : La BD scientifique appelle à une certaine contradiction : l’auteur doit caler une volonté de rigueur dans un format qui appellerait plutôt à la fantaisie. La particularité d’un auteur scientifique, c’est qu’il a un contenu à mettre en scène. Et il y tient ! Ce contenu n’est pas forcément facile à transposer en images, ou dans une forme dramaturgique.

SdC : Quelles sont les astuces de l’auteur pour dépasser cette limite ?
L.B. : L’astuce, c’est souvent de créer un guide, un personnage qui donne l’information. Cet accompagnant peut être lui-même mis en scène (sous la forme d’un professeur, un enseignant ou un journaliste). Il explique et informe le lecteur de ce qu’il est en train de transmettre. C’est typiquement ce que fait Marion Montaigne avec le Professeur Moustache. Si ce guide n’apparaît pas, il est remplacé par des annexes pour donner à voir le contenu scientifique, ou bien il revêt une forme narrative, dans les cadres en haut d’une case qui sont la voix off d’un récit.

SdC : Dans cette dichotomie entre contenu et récit, y a-t-il encore des choses à inventer ?
L.B. : Toute la difficulté est là. Souvent, les BD qui se veulent informatives-explicatives en sciences sont bloquées dans cette nécessité de rigueur, de contenu. Ce qui fait qu‘elles manquent de fantaisie. Ce qui fonctionne le mieux et qui donne des objets intéressants, ce sont souvent des BD qui ont assez peu de contenu. Ou en tout cas, dans lesquelles l’auteur garde une distance avec ce contenu.

SdC : Comment se porte le secteur de la BD scientifique à l’heure actuelle ?
L.B. : Beaucoup d’éditeurs ont fait au moins une expérience avec un auteur, parfois un projet de collection.1
Aujourd’hui, Le Lombard sort une collection « La petite Bédéthèque des Savoirs ». A ma connaissance, c’est la première fois qu’un éditeur actuel crée une collection à cette échelle, qui touche aux sciences (mais pas uniquement). Peut-être que les travaux des précédents auteurs commencent à porter leurs fruits !

SdC : Quel est, selon vous, le potentiel de la BD pour la médiation scientifique ?
L.B. : Je trouve que la BD a un très fort potentiel sur des sujets où on met en scène des êtres humains plutôt que des concepts abstraits, comme c’est le cas de l’Histoire des sciences. Je trouve que la BD a des grands atouts si elle s’attaque à des sujets où des êtres humains sont mis en scène. Là, elle a du sens. Parce qu’on met en scène un récit, parce qu’on peut jouer sur la dramaturgie, les émotions… Pour moi, il faut raconter une histoire. Et tous les sujets ne se prêtent pas à ça.
La BD offre de grandes possibilités en sciences si elle se veut initiatrice, introductive, stimulante. J’ai quelques réserves sur la BD qui serait un objet de lecture dans lequel on s’attendrait à apprendre de nouvelles connaissances. Je pense qu’elle est plutôt fertile pour ouvrir une porte dans laquelle on s’engouffre pour entrevoir un savoir.

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Laurence Bordenave a fondé le collectif Stimuli en 2007. Depuis 2011, elle organise des ateliers BD/Sciences, qui proposent aux adolescents de créer leur propre planche de BD scientifique. La médiatrice est aussi co-responsable du projet de recherche SARABANDES (Stimuler l’Apprentissage et la Réflexion par des Ateliers de Bande Dessinée) avec Cécile de Hosson (Professeur au laboratoire de didactique André Revuz, Université Paris Diderot). A leur initiative, le colloque Telling science, drawing science se tiendra les 24 et 25 novembre 2016 à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image à Angoulême.

1 « Citez-moi un bel objet de BD et de transmission… Si ce n’est pas fréquent, c’est bien que c’est compliqué à réaliser ! Certaines initiatives sont devenues référentielles, mais il n’existe pas un genre reconnu de BD sur les sciences comme il y a, par exemple, un genre science-fiction. C’est bien qu’il y a quelque chose qui bloque. Pourtant, ça séduit les acteurs de la communication scientifique, puisqu’ils font des tentatives. J’ai l’impression qu’on n’a pas encore trouvé de format complètement adapté, hors Marion Montaigne qui a trouvé un ton, une forme et qui se déploie maintenant sur l’écran. »

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